Bob Dylan au Grand Rex, le plaisir retrouvé

Bob Dylan a conclu sa résidence de trois soirs au Grand Rex samedi. Égal à lui même, le prix Nobel de littérature a altéré, étiré et parfois déformé ses morceaux, les anciens comme les plus récents. C’est toujours aussi réjouissant.

Il est 22h. Des dizaines de sexagénaires quittent leur siège et se ruent vers la scène du Grand Rex. En face, les vigiles les empêchent d’approcher l’artiste. C’est l’heure du rappel. Les lumières viennent de s’éteindre, les musiciens de quitter la scène sous les applaudissements nourris du public après une interprétation quasi méconnaissable de You Gotta Serve Somebody. Dans quelques instants, c’est un violon qui lancera l’intro de Blowin in The Wind. Quelques minutes auparavant, il aura fallu de longues secondes pour reconnaître Thunder on the Mountain caché derrière un improbable (mais génial) riff des Beach Boys (Shut Down Part II).

30 ans de Never Ending Tour

On est en 2019 et Bob Dylan, bientôt 78 ans, est toujours sur scène 3 ou 4 soirs par semaine depuis bientôt 31 ans dans le cadre d’un Never Ending Tour (qui n’en porte en fait plus le nom) entamé le 7 juin 1988.

Ce soir là, dans la petite ville de Concord en Californie, accompagné d’une formation réduite, Dylan est monté sur scène, n’a pas dit Bonjour ni Au revoir, n’a pas non plus lancé de phrases du genre “Hey, on va vous jouer un morceau de notre nouvel album” ou un “Vous êtes vraiment un public formidable”. Il a juste déroulé son set avant de regagner sa loge puis son bus de tournée, et il a remis ça deux jours plus tard à Sacramento, en changeant la moitié de la set list. Et c’est – à quelques détails près – la même histoire depuis 30 ans.

Quand les superstars planifient leurs tournées des mois voire des années à l’avance, à grand coup de sponsors, d’affichage et de promotion, Bob Dylan, lui, se contente de tourner, non stop, sans faire (trop) de bruit.

Veste argentée et cow-boy boots

Samedi soir, dans la superbe salle du Grand Rex, il a démarré à l’heure (20h15) et interprété le même concert que les deux jours précédents. Les temps changent. C’est d’ailleurs avec Things Have Changed (titre oscarisé en 2000 dont le trophée trône toujours religieusement sur le côté de la scène) que le vieux troubadour, veste clinquante argentée et bottes de cow-boy blanches a démarré la soirée. Les confortables sièges du Rex n’étaient pas encore tous occupés. Les Parisiens ont du mal avec les horaires.

Bob Dylan entouré de Tony Garnier et Charlie Sexton sur la scène du Grand Rex, samedi 13 avril 2019

Assis ou debout derrière son piano, qu’il ne quittera que pour jouer le crooner sur Scarlett Town, Dylan passe ses œuvres à la moulinette. It Ain’t me Babe, totalement déconstruite, ne laisse évidemment pas le temps au public de reprendre le refrain en coeur. Highway 61 prend des airs de vieux blues laid-back. Le magistral Cry A While réveille le fantôme de Link Wray entre deux interprétations splendides de Simple Twist of Fate et When I Paint My Masterpiece qui offrent à Dylan (et surtout au public) ses premiers solos d’harmonica de la soirée. Même s’il n’a jamais été considéré comme un maître de cet instrument, Dylan sait comme personne faire sortir des mélodies poignantes à vous hérisser les poils. Ce fut aussi le cas sur l’interprétation dépouillée de Dont Think Twice It’s All Right, sûrement le meilleur moment de la soirée.

Un parolier unique

Dylan passera ensuite le reste du concert à alterner morceaux pêchus – souvent les plus récents d’ailleurs : Honest With Me (où l’on croit retrouver encore un vieux riff des Beach Boys :Dance, Dance, Dance ?), Pay in Blood ou le soporifique Early Roman Kings -, avec les balades crépusculaires – plutôt piochées dans Time out of Mind : Tryin’ to get heaven, Make you feel my love, Love Sick. C’est sur ces dernières que le Zim nous rappelle particulièrement qu’il a toujours été l’un des plus grands paroliers de la planète.

Bod Dylan, Like a Rolling Stone, Grand Rex, Paris, 13 avril 2019 (@ RockerParis)

Derrière lui, ses fidèles musiciens ne sont plus que 4 depuis le départ de Stu Kimbal. C’est peut-être son absence qui permet au virtuose Charlie Sexton (aperçu au cinéma en 2014 dans le très beau Boyhood de Richard Linklater) de s’exprimer davantage. Quoique toujours pas assez. S’ils ne devaient pas garder un oeil sur Dylan pour guetter une impro ou un changement d’accord non prévu, ces gars-là pourraient jouer les yeux fermés.

Depuis mon strapontin du 5e rang (plein axe !), je prend toujours autant de plaisir à voir les musiciens jouer les yeux rivés sur le maître.

Un final insolite

Après deux heures de concert, Bob bouge vers le centre la scène et file en coulisses. C’est le moment que choisit que la foule pour tenter d’approcher la scène, sans grand succès, les vigiles veillent au grain. Le groupe revient pour un rappel 100% années 60. Blowin in the Wind revisité en valse puis It takes a lot to laugh, it takes a train to cry transfiguré en complainte blues.

Bob quitte de nouveau son piano. Il reste quelques secondes au centre de la scène, esquisse un léger salut et s’éclipse pour de bon. Dylan laisse ses musiciens interpréter, seuls, une version instrumentale de Just Like Tom Thumb’s Blues, avant de quitter la scène, les uns après les autres. Un final insolite, inauguré la semaine passée à Prague, qui permet toutefois à Donny Herron (guitare slide et violon), Charlie Sexton (guitare), Tony Garnier (basse) et même George Recile (batterie) d’occuper le devant de la scène pendant quelques minutes. Ils le méritent bien.

A la sortie du Rex, comme d’habitude, les avis sont partagés (« Très mitigé », « super concert »). De mon côté, je me suis régalé. Comme à chaque fois, le son du Rex était parfait. J’ai retrouvé le plaisir (un peu) perdu lors de ses derniers passages, pollués par les reprises de Sinatra. Ce soir, Dylan était en forme : voix caverneuse, parfaitement audible, arrangements aussi surprenants que réjouissants et set list bien choisie qui pioche dans (presque) toutes les décennies de sa carrière (il a laissé les années 80 au placard).

La set-list du concert du 13 avril 2019

  1. Things Have Changed (Bob on piano)
    2.     It Ain’t Me, Babe (Bob on piano)
    3.     Highway 61 Revisited (Bob on piano)
    4.     Simple Twist Of Fate (Bob on piano and harp)
    5.     Cry A While (Bob on piano)
    6.     When I Paint My Masterpiece (Bob on piano)
    7.     Honest With Me (Bob on piano)
    8.     Tryin’ To Get To Heaven (Bob on piano)
    9.     Scarlet Town (Bob center stage)
    10.     Make You Feel My Love (Bob on piano and harp)
    11.     Pay In Blood (Bob on piano)
    12.     Like A Rolling Stone (Bob on piano)
    13.     Early Roman Kings (Bob on piano)
    14.     Don’t Think Twice, It’s All Right (Bob on piano and harp)
    15.     Love Sick (Bob on piano)
    16.     Thunder On The Mountain (Bob on piano)
    17.     Soon After Midnight (Bob on piano)
    18.     Gotta Serve Somebody (Bob on piano)
          
          (encore)
    19.     Blowin’ In The Wind (Bob on piano)
    20.     It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry
    (Bob on piano)
    21.     Just Like Tom Thumb’s Blues (instrumental)

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David Écrit par :

2 Comments

  1. 17 avril 2019
    Reply

    Un plaisir de lire que l’artiste est de retour sur scène en grande forme, mais pas surpris d’entendre que les avis sont mitigés… C’est certes le cas de tous les concerts pour tous les artistes, les avis divergeront toujours, néanmoins c’est d’autant plus le cas quand il s’agit des représentations de Bob Dylan !

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